Libre & non-libre, ou est mon curseur ?

By on 17 February 2014, in Alternatives, Blog, Privacy

La grande question

Alors voilà. Je suis un engagé du libre. Du vrai libre, celui de la licence GNU GPL. Pas l’Open Source batard qui permet de refermer le code source à n’importe quel moment. Je suis engagé depuis plus de 10 ans, et je l’ai été dès le départ via la société RyXéo dont j’étais fondateur, associé et salarié.

À l’époque, nous avons initié avec Loïc Dachari les questions sur les clauses à insérer dans un contrat de travail pour que le code source produit reste sous licence GPL. C’est pour dire.

Le libre était pour moi un pilier. Inconcevable d’utiliser autre chose. On a presque inventé “sapucépalibre”, « m$ cé mal », etc.

Aujourd’hui encore, pour diffuser 1flow, j’ai choisi la licence AGPLv3.

Je pense que le libre est un passage indispensable vers un monde meilleur côté informatique. Si, si. Carrément.

L’avantage c’est qu’avec une posture aussi tranchée, j’ai déjà largué la moitié des lecteurs qui me considèrent maintenant comme un intégriste. Hé ben c’est raté.

J’utilises aussi Trello, Sublime Text (après 12 ans de VIM), GitHub, et mon ordinateur portable tourne même sous un système avec des noms de gros chats. J’ai même eu un iBidule, troqué pour un Andromachin sur lequel je ne peux même pas installer FirefoxOS.

La question est: comment puis-je vivre la conscience tranquille ? Quel genre de renégat suis-je devenu, pour renier à ce point les valeurs profondes que je pronais il y a 10 ans ?

Pourquoi Trello ?

J’utilises Trello pour la gestion du projet 1flow. Je l’ai utilisé aussi sur la fin pour la roadmap de Licorn® 2.0, même si ce projet est maintenant en sommeil pour des questions de ressources et d’utilité de moins en moins grande.

En ce qui concerne Trello, l’essentiel est pour l’instant que le contenu de la gestion de projet soit accessible au plus grand nombre. J’aurai pu utiliser Asana, Azendoo, ou plein d’autres encore.

De tous ceux que j’ai testés, Trello est celui qui me permet de passer le moins de temps possible à organiser le projet. C’est facile à utiliser, et très souple.

J’utilise aussi MindMeister pour les cartes mentales alors que pourtant FreeMind existe. Mais MindMeister est d’une stabilité exemplaire (j’ai des cartes de veille avec plus de 200 nœuds) et surtout il est collaboratif & temps-réel. Ça va clairement plus vite que d’échanger des fichiers freemind via le mail ou un cloud. On Peut se retrouver via Skype/Hangout/FaceTime (bouh, pas d’ekiga ni d’sflphone…) et passer son temps à travailler sur le projet.

Il y a 10 ans, je n’aurai pas fait ça. Je serai resté avec FreeMind, Ekiga/Linphone/whatever.

Petit rappel

On peut faire du contenu en CC avec Photoshop. C’est moins « librement cool » qu’avec Gimp, c’est sûr. Mais ça ne change rien à la « libritude » du contenu produit, et ça n’influe pas sur la qualité.

On peut faire une vidéo en CC avec Première ou Final Cut.

Ma posture d’aujourd’hui est plus modérée qu’à l’époque: Si une personne veut faire du creative commons avec photoshop, je ne couperai pas son élan, et je la remercierai pour sa contribution plutôt que de lui reprocher de ne pas avoir utilisé Gimp.

En fonction de la personne, je ne sais même pas si j’évoquerai le sujet : le fait qu’elle choisisse une licence libre pour ses travaux montre qu’elle connait déjà le sujet. Si elle n’utilise pas Gimp, c’est très vraissemblablement par choix et non par méconnaissance.

Ce n’est pas « philosophiquement parfait », mais avec le contenu libre il y a un pas dans le bon sens, et je préfère de loin ce « demi-pas » d’une personne qui contribue, plutôt que de perdre un contributeur pour l’avoir braqué en voulant l’obliger à utiliser Gimp alors qu’elle ne le souhaite pas.

Retour à Trello

Trello marche, et me permet d’avoir une gestion de projet ouverte avec une équipe, comme dans un logiciel de suivi de bugs. C’est juste hyper-plus-simple et presque n’importe qui peut l’utiliser. Demande à ma mère d’utiliser Trac ou Redmine; Je ne parle même pas de JIRA, qui me fait doucement rigoler.

Trello absorbera la charge si 10k users viennent se connecter et voter pour des features. Je n’ai pas les mises à jour de sécurité à gérer, ni les backups.

Avec lui, je peux être efficace, et me concentrer sur mon objectif: 1flow, qui lui doit être 100% libre. Si une équipe 1flow se constitue, elle pourra se concentrer sur 1flow, et non se disperser en gestion d’infrastructure.

C’est bon pour le projet. Et le projet est bon pour le monde. Vous voyez où je veux en venir ?

Attends, c’est pas fini

L’autre avantage est de pouvoir rallier des utilisateurs facilement.

Trello est connu. Le fait de l’utiliser, avec github, contribue selon moi à rendre le projet plus accessible.

Dans l’esprit des gens qui ne connaissent pas 1flow, au moins ils sont moitiés-rassurés car 1flow n’est pas géré via des outils abscons sur des serveurs perdus dans la cambrouse. Un peu comme : « ah oui, ils utilisent des outils que je connais, je vais pouvoir contribuer plus facilement ».

Parce qu’on a le même problème avec GitHub: ça pue, c’est pas libre.

Je pourrais installer un GitLab, ou une autre forge libre. Gitlab, c’est vraiment la classe. C’est beau comme GitHub, c’est libre (ou Open Source au moins), et c’est presque 100% compatible. Mais il faut une bécane (même si ça n’est qu’une LXC), il faut la maintenir, et tout ça c’est des ressources. Pour un petit projet, ça compte.

De plus aujourd’hui, si je veux privilégier les contributions, je mets mon code sur GitHub. Point. Tous les développeurs connaissent. C’est easy.

Ne pas le faire, selon moi c’est une erreur. C’est se couper d’une trop grande partie du monde, et être trop intégriste pour des projets dont la diffusion est encore confidentielle.

Sur GitHub, une PR c’est trois clics. Sur GitLab, c’est au minimum quatre, car la personne devra se logger sur le lab avant de pouvoir forker. Et encore, là je suis parti du principe que GitLab avait un éditeur intégré, ce qui n’est pas le cas.

Sérieusement, une correction orthographique, une typo, etc, c’est trois clics. Nul besoin de venir se présenter, demander un accès, la permission, etc. Trois clics.

De ce point de vue, la contribution de GitHub au libre et à l’Open Source est trop grande pour être ignorée.

Plus tard, quand le projet sera grand et autonome, quand Github ne sera philosophiquement plus supportable et que 1flow pourra « se payer » des admins qui maintiennent la forge, patchent les failles, gèrent la montée en charge et les backups, alors Github deviendra simplement un pont parmis d’autres, et le code sera déplacé sur une forge libre.

À ce moment là, 1flow sera sans doute même mieux sur la forge de la fondation (hé, de quoi tu parles ?), car de toute manière il y aura trop de PR sur GitHub et ça deviendra ingérable.

Pour l’instant, simplicité et accessibilité priment.

Épilogue

Je sais que certains ne seront pas d’accord car ce discours est « tainted » comme l’est le kernel avec des pilotes non-libres.

Mais par le passé, les postures trop intégristes ont tué des projets, et continuent d’en tuer encore aujourd’hui.

Vouloir un truc full-libre, c’est dans une certaine mesure se couper d’une partie du monde.

C’est rendre le discours ou le projet trop hermétique, à mon avis. On passe vraiment pour des intégristes.

Rien n’empêche d’avoir un mirroir git sur un serveur dans un coin pour le cas où GitHub tombe en panne, ou s’ils décident un jour de fermer comme des porcs. Mais croyez-vous vraiment qu’ils le feront ? Ce n’est plus dans leur intérêt. Peut-être celui des actionnaires, remarque.

Lien avec le reste de ma vie

Le crowdfunding durable, si l’on veut que ça marche, doit pouvoir rester accessible et atteignable par tout un chacun.

Déjà pour pouvoir donner sur [gittip][] il faut un compte twitter (ou github, mais c’est pire). Tout le monde n’en a pas.

Mon voisin, mon quartier ne peuvent pas me backer en deux clics, et ça craint.

Ils faut déjà donner son numéro de carte bleue, c’est chaud. Si en plus il faut leur faire créer un compte Twitter où ils donnent leur mail pour recevoir du SPAM tous les jours, c’est craignos.

La procédure devient trop confuse, trop compliquée, pour un projet et un objectif qui sont déjà confidentiels, si l’on veut les faire toucher du doigt à des gens normaux.

Je ne dis pas que les gens sont bêtes. Je dis que les choses doivent rester simple. On peut rentrer dans le détail, mais petit à petit, un pas à la fois. Si quelqu’un veut participer à 1flow, je ne veux pas de barrières à l’entrée, ou le moins possible.

Ah quand même

Mon curseur est là, actuellement. Il évoluera certainement.

Il y a 10 ans, j’installais une forge libre pour chacun de mes projets, et 100% des logiciels que j’utilisais étaient libres. Je passais 70h par semaine à bosser, à maintenir toute l’architecture, et nous n’avions pas de contributions. AUCUNE. Même moi, j’étais penaud, je n’avais aucun temps pour contribuer à aucun projet externe, et mon associé le justifiait avec le sourire.

Aujourd’hui, j’utilise un tout petit peu moins de LL, mais je suis très sensible aux données, aux formats et je prends mes décisions en fonction des capacités d’export des logiciels non-libre que je choisis d’utiliser.

En revanche, le nombre de mes contributions à des projets libres a été multiplié par 10 ou 20 car je passe beaucoup moins de temps sur l’infra, et bien plus sur le contenu et l’objectif. Je ne travaille plus 70h par semaine (ça c’est aussi parce que je sais que c’est une maladie), et j’ai même du temps pour ma famille.

Merci lecteur, d’avoir tenu jusque là !